vendredi 16 octobre 2015

Albert Poulain va nous manquer

Albert Poulain, à droite, annonce le concours des mentous (Redon, bogue d'or de 2011)


Ceux qui ont connu Albert Poulain, même brièvement, lui rendront hommage aussi longtemps qu'ils entendront un chant du pays, une expression bien sonnée, un conte enlevé dont on ne situe pas  l'origine, mais peu importe, les contes viennent de partout.

Je suis allée plus d'une fois aux promenades qu'il menait pour découvrir le petit patrimoine local. Promenades, c'est vite dit. Il cavalait sur des kilomètres et des kilomètres, d'un puits à une grange, d'un four couvert de ronces à une ligne de soues en palis,  et parlait tout le temps. Quand il ne parlait pas, il chantait. Et dans un cas comme l'autre, on lui répondait irrésistiblement.

Albert Poulain au manoir de La Vallée  à Saint-Just

Albert Poulain explique chaque détail d'architecture des maisons anciennes

Albert Poulain captive son auditoire à Saint-Just

Albert Poulain à Saint-Just, découverte du patrimoine

Albert Poulain, départ à l'aube lors des journées du patrimoine, à Saint-Just

Quand on regardait une maison, une cheminée, un puits, avec lui, on était parti pour une leçon d'histoire, et surtout d'histoire populaire.  Admirait-on tel porche de cour de manoir qu'il nous faisait remarquer l'entrée à côté, celle pour les pauvres qui n'avaient pas droit, eux, de construire des fours et de porter  costume de velours. On retenait que chaque nuance de schiste, chaque pierre  employée indiquait la carrière, le rang social et les finances du bâtisseur local, chaque canton avait sa façon, reconnaissable, chaque cheminée de ruine datait la construction de manière certaine... et sur les pierres, les fenêtres, les signes et les symboles en architecture locale, ce contou avait un savoir encyclopédique.

Albert Poulain mène la promenade du patrimoine  à Saint-Just


 Albert  avait la critique sévère sur les restaurations de maisons anciennes; en homme du métier il pointait les incohérences de bâti et prédisait des infiltrations ou des effondrements mérités, mais toujours d'une façon très drôle. Une heure passée avec lui vous dégoûtait des humoristes professionnels. "On s'égare, on s'égare" disait il après une de ses longues digressions. Mais qu'est-ce que c'était intéressant de s'égarer avec lui !  Et à un bonhomme lui reprochant de ne pas avancer assez vite lors d'une de ses conférences sur le patrimoine  de Saint-Just : "Quand on n'aime pas la pierre, on n'vient pas ..."

Cet homme là aurait pu avoir dix vies, il ne les aurait jamais assez remplies. Ce n'est pas à sa bibliographie qu'on peut mesurer son importance, mais au souvenir vivant qu'il a laissé dans le cœur et l'esprit de ceux qui l'ont rencontré, et ils sont nombreux.


Albert Poulain entraîne un public passionné par monts et par vaux, lors des journées du patrimoine

Le site internet d'Albert Poulain





Voici un conte recopié dans Finfinaw et contes de Piperia, recueil signé par Albert Poulain.



Le père curé, voulant faire la charité aux gens de passage dans son presbytère, demanda à sa bonne, qui n’était pas bien fine, de couper en tranches un jambon tout neuf qu’on venait de lui offrir et d’en donner une partie aux malheureux qui se présenteraient.

Le curé devait se rendre à l’évêché. Durant son absence, un gueurzouille, mendiant de son état, passa et demanda la charité. La bonne, se souvenant des recommandations, le reçut bien. Mais ne voulait pas prendre le risque de che à bas* en grimpant sur une chaise, elle demanda au bonhomme d’y monter à sa place et de se servir lui même.

Quand il fut ainsi perché entre jambon et bonne femme, il fit voir un espectacle saisissant pour une vieille fille devenue cuisinière dans un presbytère. Le pillotou était en effet pouillé de mauvaises toiles de sac, laissant sa nature au grand air.

Ebahie, elle lui dit :

- Qu’avez-vous donc là ?
- ça ? mais c’est de l’esprit, répondit-il sans hésiter.
- Ah, dit-elle, Monsieur le curé me dit toujours qu’il m’en faudrait. Mettez m’en donc une miette !

Elle regardait vraiment tout cela comme une marchandise un jour de marché. Et, pour un peu, elle aurait discutaillé, chipoté et marchandé comme elle en avait l’habitude pour la viande et les légumes. Notre homme s’empressa de l’exaucer plus vite que Saint du paradis après neuvaine.
Quand le père curé revint, il ne put que constater les dégâts : son jambon n’avait plus qu’un petit fond, retenu par une ficelle intacte.
Contrit, il ne jura pas... mais tout juste ! Il se dressa devant sa bonne, et lui dit, fort en colère :
- Tout de même, ma pauvre Marie, vous n’aurez donc jamais d’esprit ?
- ah, dainme sia ! Monsieur le tchurë, le sien qu’est passé là m’ën a donnë, et ‘cor pou rin du tout !*

***
* che à bas : tomber
* ah, dame si ! monsieur le curé, celui qui est passé par là m’en a donné, et encore, pour rien du tout !

8 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci pour cet article. De quand datent les photos, où ont-elles été prisent ?

Laurent Geffart

Musardise Saint-Just a dit…

Ces photos (sauf la première) ont été prises à St-Just, en 2007

contes-et-merveilles.com a dit…

bravo pour ce chaleureux et pertinent article, merci

Anonyme a dit…

Merci "Musardise" pour ce bel hommage à Albert, mon ami.
Jean-Luc Laquittant

Anonyme a dit…

Bonjour Musardise;

Bien bel hommage... Des personnalités comme Albert Poulain deviennent de plus en plus rares dans nos provinces... Je n'ai pas eu la chance de rencontrer Albert Poulain de son vivant, et je le regrette bien... J'espère que son travail sera préservé.
une fois de plus, vos photos sont superbes, et contribuent, elles aussi, à la mémoire de ces lieux.
Bien à vous,
Gaël

Musardise Saint-Just a dit…

Gaël: oui, son travail de collectage est préservé.

Jean-Luc et Jean-François, merci pour votre passage.

Anonyme a dit…

Un grand monsieur vous en parlez bien.
Laurence Prévert.

Musardise Saint-Just a dit…

Merci Laurence.

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